Récemment, plusieurs personnes m’ont consulté avec une même détresse professionnelle : « Leslie, je suis complètement perdu… Je gagne bien ma vie, j’ai un poste à responsabilité, mais je ne sais plus pourquoi je me lève le matin. »
Le profil type ? Surprenant. Des cadres, managers, directeurs, des expert·e·s avec des responsabilités et des salaires confortables. Des gens qui ont « réussi » sur le papier. Et pourtant, un vide intérieur. Un brouillard identitaire.
Ils partagent tous le même symptôme : un épuisement profond, non pas physique, mais existentiel. Ils sont complètement perdus.
Le test révélateur : une question toute simple
« Expliquez-moi votre métier en deux minutes, comme si vous parliez à votre neveu de 15 ans. Qu’est-ce que vous faites vraiment ? À quoi vous servez ? Quelle valeur apportez-vous ? »
Le résultat a été stupéfiant. Et terrifiant.
Silence gêné, regards fuyants, bégaiements, recours à un jargon corporatiste abstrait (« je gère des flux », « j’optimise des synergies », « je coordonne des interfaces », « je suis en transverse »). Incapables de définir la valeur tangible qu’ils produisent.
Quand vous ne savez plus dire simplement ce que vous faites, c’est que le lien entre vous et votre travail est rompu.
Ce ne sont pas des cas isolés. Nous vivons une épidémie de perte de repères professionnels. Cette crise de sens, que l’anthropologue David Graeber avait magistralement identifiée sous le terme provocateur de « Bullshit Jobs », n’est plus une théorie marginale. C’est une réalité vécue par une frange considérable de la population active.
1. L’érosion du sens : quand les tâches ne font plus une identité
Ce grand flou touche toutes les catégories :
- les responsables de service qui « gèrent un peu tout »,
- les adjoint·e·s qui « font tourner la machine »,
- les coordonnateurs, secrétaires, assistants, spécialistes transverses,
- les managers qui orchestrent, soutiennent, surveillent, contrôlent.
Des rôles présents dans une organisation… mais souvent impossibles à expliquer clairement.
Pourquoi ? Beaucoup de professionnels, noyés dans des processus complexes, des réunions interminables et des reportings PowerPoint, ont perdu le fil de leur impact réel. Ces métiers dits polymorphes ou transversaux ont été construits par ajout de tâches, de missions, d’urgences. Pas par design, mais par héritage. On leur dit quoi faire, mais rarement quel est leur vrai rôle.
Quand votre journée consiste à répondre à des emails pour préparer une réunion qui servira à débriefer la réunion précédente, la question du « pourquoi » devient douloureuse. Ils sont en perte de reconnaissance, non pas financière, mais intellectuelle et morale.
Résultat : on se définit par des tâches. Mais des tâches ne te définissent pas.
Tu peux exécuter des choses sans jamais comprendre ta contribution.
Tu fais, mais tu ne deviens rien.
Or, le « sens au travail » repose sur trois piliers :
- la compréhension de sa contribution (je vois le résultat de ce que je fais),
- le sentiment d’utilité (ce que je fais sert à quelque chose ou quelqu’un)
- et la cohérence éthique.
Aujourd’hui, souvent, ces trois piliers sont brisés. L’individu devient un rouage interchangeable. Cette incapacité à expliquer son propre métier est le symptôme ultime de cette aliénation. Si vous ne pouvez pas l’expliquer clairement à un enfant, c’est que votre rôle est probablement trop dilué, trop abstrait, ou pire, inutile.
C’est cette prise de conscience brutale qui rend ces professionnels malheureux. Ils réalisent qu’ils vendent leur temps de vie contre de l’argent, sans aucune autre contrepartie satisfaisante.
2. Le tsunami IA : révélateur et amplificateur de la crise
C’est sur ce terrain psychologiquement fragilisé que débarque le « tsunami » de l’intelligence artificielle générative.
Avec le déluge d’informations sur l’IA, les prédictions sur les métiers qui vont disparaître, les compétences à acquérir, les outils à maîtriser… beaucoup vivent une anxiété silencieuse. Tous les articles alarmistes, les rapports du Forum économique mondial, les posts LinkedIn « 85 % des métiers de 2030 n’existent pas encore », les vidéos YouTube « Ces 47 métiers vont disparaître avant 2028 »…
Le cerveau humain, déjà en détresse existentielle, passe en mode survie : panique totale.
Si la perte de sens était une maladie chronique, l’IA est une crise aiguë. L’incertitude quant à l’avenir, le manque de visibilité et de perspective deviennent presque un traumatisme psychologique pour beaucoup. C’est une tétanie : on sait qu’il faut bouger, mais la peur nous fige.
Une personne m’a dit : « Comment je peux me former si je ne sais même pas ce que je suis aujourd’hui ? »
Et en effet:
- Le premier enjeu n’est pas de se former.
- Le premier enjeu, c’est de se comprendre.
Ce n’est pas l’IA qui crée la crise identitaire. Elle ne fait que la révéler. Elle agit comme un miroir. Elle montre très clairement ce qu’une machine peut faire — et ce qui appartient encore profondément à l’humain.
Et la grande question n’est pas : « Est-ce que mon métier va disparaître ? »
Mais plutôt : « Qu’est-ce que je fais que la machine ne pourra jamais remplacer ? »
Tant que vous n’avez pas cette réponse, vous naviguez sans boussole.
Les fonctions « polyvalentes » en ligne de mire
Le discours ambiant est anxiogène : « L’IA va remplacer X% des emplois ». Et pour la première fois dans l’histoire des révolutions industrielles, ce ne sont pas les cols bleus qui sont en première ligne, mais les cols blancs.
Mon observation rejoint les études prospectives (notamment celles de Goldman Sachs ou du FMI). J’ai fait une petite liste (non exhaustive) des postes que je vois le plus en souffrance aujourd’hui :
- Chefs de service « à l’ancienne »
- Adjoints de direction
- Office managers / assistants de direction polyvalents
- Responsables administratifs et financiers « généralistes »
- Contrôleurs de gestion juniors qui passent leur vie à faire des copier-coller Excel
- Middle managers dont le seul pouvoir réel est de relire les notes de frais et de faire respecter les horaires
Le point commun ? Leur valeur ajoutée résidait essentiellement sur trois choses que l’IA fait désormais mieux, plus vite et sans pause-café :
- Collecter, centraliser et redistribuer l’information
- Coordonner des agendas et des tâches
- Contrôler que les gens font bien ce qu’on leur a dit de faire
Les LLM (Large Language Models) excellent précisément là-dedans : synthétiser, rédiger, planifier, organiser des données. Les outils actuels (Notion AI, les agents GPT custom, Zapier + Make + Claude Projects, les ERP nouvelle génération, etc.) font exactement ça.
Si votre métier consiste principalement à « faire le lien » entre deux services qui ne se parlent pas, ou à remettre en forme des données Excel dans un Word, l’IA fait déjà votre travail.
La fin du « petit chef »
Les métiers basés sur la surveillance, le contrôle, la compilation, la rédaction procédurale, la circulation de l’information — vont également disparaître ou être absorbés par des systèmes intelligents. Le vieux modèle du « commande et contrôle » avec des fonctions qui consistent essentiellement à surveiller les employés, vérifier leur travail, et transmettre les ordres de la direction vers le bas (et les reportings du bas vers le haut), est déjà mourant, l’IA va l’achever.
Les systèmes d’information modernes ont désormais suffisamment de données pour assurer ce rôle de « contrôle » bien mieux qu’un humain. Les tableaux de bord se mettent à jour en temps réel. La machine détecte les anomalies de performance plus vite qu’un N+1.
Si votre valeur ajoutée en tant que manager se résume à être un « contremaître de bureau » ou un passe-plat d’informations, votre rôle doit disparaître rapidement. Sa plus-value est devenue plus que discutable. L’humain n’a plus sa place dans la simple surveillance.
Le résultat : ces postes deviennent des coquilles vides. Le salarié le sent dans ses tripes. Il sait, confusément, qu’il est devenu le maillon faible de la chaîne.
3. La question brutale qu’on n’ose pas poser
Face à ce tableau sombre, la réaction naturelle est la panique. Tout le monde parle de « se former ». Mais se former à quoi ? Le marché regorge de milliers de formations et d’outils IA qui poussent comme des champignons. Or, trop de choix tue le choix.
L’erreur fondamentale est de penser qu’il faut apprendre à « coder » ou devenir un expert technique de l’IA. Ce n’est pas le sujet pour la majorité d’entre nous. L’enjeu est d’apprendre à collaborer avec ces outils pour augmenter notre propre valeur humaine.
Cependant, il y a une catégorie professionnelle pour qui l’ignorance technologique n’est plus une option : les dirigeant·e·s.
L’urgence de la compétence technologique au sommet
Faut-il se débarrasser urgemment des dirigeants ne maîtrisant pas l’informatique et l’IA ? La question est brutale, mais la réponse tend vers le oui.
Mais pas comme vous le pensez. Il ne s’agit pas de s’en débarrasser. Il s’agit de les sortir d’urgence de leur zone de confort mortifère et de les remettre en mouvement.
Pendant des décennies, il était socialement acceptable pour un Directeur, Manager, Direction de dire avec un sourire : « Oh, moi, la technologie, je n’y comprends rien, j’ai mon DSI pour ça ». Cette posture est désormais suicidaire pour l’organisation.
Aujourd’hui, la technologie EST le business. L’IA redéfinit les modèles d’affaires, les chaînes de valeur, la relation client. Un·e dirigeant·e qui ne comprend pas les capacités, les limites et les implications stratégiques de l’IA est comme un capitaine de navire qui ne sait pas comment fonctionne un moteur : il·elle peut donner une direction, mais ne saura pas si le bateau est capable d’y aller avant qu’il ne soit trop tard.
Parce qu’un manager qui ne comprend pas ce que fait réellement une IA dans son service dans les 24 prochains mois sera, de fait, nuisible à l’organisation. Il prendra des décisions sur la base d’intuitions obsolètes, freinera les projets par peur. Il bloquera les jeunes qui, eux, ont grandi avec ces outils.
La maîtrise technologique devient une compétence de leadership incontournable, indispensable et prépondérante pour le bon fonctionnement de toute société. Il ne s’agit pas de savoir programmer, mais de posséder une « culture numérique » profonde pour prendre des décisions éclairées.
Dans un monde piloté par l’IA, le dirigeant n’est plus celui qui sait, ni celui qui contrôle, mais celui qui donne du sens, qui écoute, qui relie, qui transforme.
Conclusion
Le vertige que ressentent les professionnels que je rencontre est salutaire. C’est le signal d’alarme d’un système à bout de souffle.
L’IA n’est pas là pour nous remplacer. Elle est là pour nous obliger à redevenir intéressants.
Alors est-ce que vous savez dire qui vous êtes professionnellement, sans utiliser votre titre ?
Rendez-vous dans le prochain post pour un guide en 3 étapes du réveil professionnel.