Quand SpaceX est entrée en bourse cette semaine, l’essentiel des commentaires tournait autour d’un seul chiffre : la fortune d’Elon Musk, désormais supérieure à mille milliards de dollars sur le papier.
Mais l’histoire la plus importante n’était pas celle du milliardaire au sommet.
C’était celle des gens en dessous de lui. Selon le New York Times, près de 4 400 collaborateurs·trices et anciens collaborateurs·trices de SpaceX (ingénieurs, techniciens, soudeurs, opérateurs, premières recrues) sont devenu·e·s millionnaires grâce à l’introduction en bourse. Environ 400 d’entre eux détiennent aujourd’hui des actions valant 100 millions de dollars ou plus. Un ancien soudeur, entré en 2015 avec 10 000 dollars de stock-options, a vu son portefeuille bondir de plus d’un million de dollars dès le premier jour de cotation.
Voilà ce à quoi l’Europe devrait prêter attention.
Car SpaceX n’a pas seulement créé de la richesse. Elle a ravivé une idée qu’une grande partie de l’Europe, et la Suisse en particulier, a discrètement laissée filer : le travail devrait offrir davantage qu’un salaire. Il devrait offrir de la participation, de la propriété, du sens ET une part réelle dans la valeur que l’on contribue à bâtir.
Et cela compte aujourd’hui plus que la plupart des dirigeants ne le réalisent.
Le régime de la survie
L’ancien contrat social s’effrite. Les retraites sont sous pression, l’inflation érode le pouvoir d’achat, le logement devient inaccessible, et les jeunes générations ne croient plus que la seule stabilité garantisse la sécurité.
Pendant ce temps, une crise plus silencieuse se joue à l’intérieur des entreprises.
Depuis plus de vingt ans, je travaille directement avec des professionnels partout en Suisse, cadres, managers, entrepreneurs, employés. Chaque semaine, je rencontre des personnes issues de grandes entreprises, de PME, d’institutions publiques, de startups et d’organisations internationales. Et ce que j’observe depuis quelques années est alarmant.
Les gens sont épuisés. Pas seulement physiquement, psychologiquement, émotionnellement, existentiellement.
Plus de burnout que jamais. Plus de désengagement. Plus de frustration. C’est particulièrement visible au sein des grandes structures corporate et institutionnelles, où les gens se sentent de plus en plus coupés du sens, de la propriété et de l’impact. En Suisse romande en particulier, la fatigue et la résignation sont devenues impossibles à ignorer.
Les gens ne parlent plus du travail avec enthousiasme. Ils en parlent en termes de survie.
De plus en plus me disent la même chose : « J’en ai assez de mon travail, mais je dois payer les factures. »
Cette seule phrase dit tout. Derrière elle se cache une rupture profonde entre les gens et le sens de ce qu’ils font chaque jour.
Le travail comme transaction
Beaucoup d’employés ne rêvent plus à travers leur travail, ils l’endurent. Ils n’ont plus le sentiment de construire quelque chose ; ils ont celui d’entretenir quelque chose. Prisonniers des routines, des réorganisations, des lignes hiérarchiques et d’une pression constante, ils cessent de percevoir une finalité plus large.
Avec le temps, cela engendre une chose réellement dangereuse pour une société : la résignation. Les gens cessent de se projeter dans l’avenir. Ils cessent de croire que les choses peuvent s’améliorer. Ils cessent de s’investir.
Non par paresse, ni par manque de talent, mais parce qu’ils ne voient plus le lien entre l’effort, la contribution et la récompense. Le travail devient purement transactionnel. On échange des heures contre de l’argent. On survit. On recommence. On continue parce que les responsabilités l’imposent : les enfants, le loyer, les assurances, l’hypothèque, la famille. Mais à l’intérieur, la flamme s’éteint lentement.
C’est peut-être l’une des plus grandes crises cachées du monde du travail moderne. Car l’être humain n’est pas fait pour vivre de la seule obligation. Les gens ont besoin de se sentir utiles. Ils ont besoin de progression, de propriété, de contribution, du sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand qu’eux.
C’est là que SpaceX devient plus qu’une histoire américaine. Elle devient un miroir pour l’Europe
Ce que les gens ont vu dans cette entrée en bourse, ce n’était pas seulement de l’argent. Ils ont vu des milliers de personnes participer à quelque chose d’ambitieux, de porteur de sens et de presque impossible, tout en partageant financièrement la valeur créée. Mission, contribution, propriété, progrès, partage des gains. Ensemble, ces éléments réactivent quelque chose de profondément humain : l’espoir.
Bien sûr SpaceX est un cas extrême, hors norme : une entreprise à 1 770 milliards de dollars comme on n’en voit qu’une par génération. La plupart des projets n’en approcheront jamais, et la plupart des participations des employé·e·s finiront par valoir une somme modeste, voire rien du tout. Et donc bien sûr, l’actionnariat ne peut pas être vendu comme une promesse de jackpot. Présenté comme un ticket de loterie, cela ne peut pas fonctionner.
En outre, l’actionnariat seul ne guérit pas l’épuisement. Une équipe en burnout qui détient des stock-options reste une équipe en burnout ; le sens, l’autonomie, la charge de travail et un management décent viennent d’abord, et aucune table de capitalisation ne répare une culture brisée. Mais sous tout cela se trouve une relation, et l’actionnariat en change les termes. Il transforme le « j’échange des heures contre de l’argent » en « je partage ce que je contribue à bâtir ». Il aligne le risque et la récompense, au lieu de demander aux employé·e·s de porter le risque pendant que d’autres encaissent la récompense. Ce changement ne réparera pas un environnement toxique. Mais il peut donner à un environnement sain une raison puissante de rester.
Et c’est là la vraie leçon qui mérite notre attention.
Quand l’Europe créera-t-elle son propre moment SpaceX ?
Quand la Suisse bâtira-t-elle une entreprise où non seulement le fondateur, le conseil d’administration et les investisseurs, mais des centaines ou des milliers d’employé·e·s partageront réellement la richesse qu’ils et elles ont contribué à créer ?
La Suisse l’a déjà fait, à sa manière.
Logitech est née dans le village d’Apples, dans le canton de Vaud, fondée par Daniel Borel, Pierluigi Zappacosta et Giacomo Marini, l’une des rares aventures technologiques suisses à avoir uni ingénierie suisse, vision entrepreneuriale et ambition de la Silicon Valley.
Nicolas Hayek a accompli quelque chose de comparable pour une autre époque. Avec Swatch, il n’a pas seulement créé un produit ; il a redonné confiance à toute une industrie, apportant design, énergie et courage industriel à un secteur qui avait presque perdu sa bataille face à la concurrence internationale.
Plus récemment, ON a montré que la Suisse pouvait encore bâtir des marques mondiales. Olivier Bernhard, David Allemann et Caspar Coppetti ont créé une entreprise devenue globale, avec Roger Federer apportant non seulement de la visibilité, mais aussi une légitimité symbolique.
Ces exemples comptent, car ils prouvent que la Suisse est parfaitement capable de produire de l’énergie entrepreneuriale. Mais ils montrent aussi à quel point ces moments sont devenus rares.
Où sont les fondateurs suisses d’aujourd’hui dotés du même charisme, de la même obsession et de la même capacité à mobiliser les gens autour d’un avenir plus grand qu’eux-mêmes ? Où sont les entrepreneurs qui font dire aux jeunes : « Je veux travailler là, parce qu’on y construit quelque chose d’important » ? Où sont les entreprises de Suisse romande qui donnent aux gens le sentiment de ne pas simplement prendre un emploi, mais de rejoindre une mission ?
Nous ne partons pas de rien. La Suisse a l’EPFL, l’ETH Zurich, une recherche de classe mondiale, une science de pointe, la medtech, la biotech, la robotique, l’IA, les sciences de la vie, l’innovation climatique, l’industrie de précision, la finance et la cybersécurité. Il y a du talent. Il y a des capitaux. Il y a de l’intelligence.
Mais trop souvent, le paradigme reste conservateur. Nous construisons encore des entreprises où le capital est concentré de façon trop étroite. Nous raisonnons encore en termes de packages salariaux plutôt qu’en culture d’actionnariat. Nous demandons encore aux employé·e·s de prendre des risques, d’accepter l’incertitude et de travailler avec intensité, sans leur donner une part significative de la valeur créée.
Le partage des richesses
Cela doit changer. L’actionnariat salarié, la participation des employé·e·s au capital de l’entreprise, le fait d’être propriétaire d’une petite part de celle-ci, ne devrait pas être une réflexion après coup. Il devrait être pensé dès le départ.
Et oui, en Suisse, c’est nettement plus difficile qu’aux États-Unis. Le traitement fiscal (propre à chaque canton et, en Europe, à chaque pays) peut être lourd : les actions peuvent être imposées au moment de l’acquisition (le vesting), et des titres illiquides peuvent être soumis à l’impôt sur la fortune bien avant que quiconque ne puisse les vendre. Cette friction est réelle. Mais c’est un argument pour concevoir l’actionnariat de manière délibérée, tôt, et avec de vrais conseils, non pour y renoncer.
Toute startup suisse et européenne ambitieuse devrait se poser ces questions, dès le premier jour :
- Comment faire des employé·e·s de véritables participant·e·s à la valeur qu’ils et elles contribuent à créer ?
- Comment mettre en place un ESOP, ou une structure équivalente, assez tôt, assez clairement et assez équitablement ?
- Comment garantir que les premiers employé·e·s, et pas seulement les fondateurs, accumulent une réelle propriété au fil du temps ?
- Comment récompenser la loyauté, la contribution et l’engagement de long terme ?
- Comment faire de la création de richesse une composante de la culture, plutôt qu’un privilège réservé à la couche supérieure ?
Car l’avenir du travail ne sera pas une simple guerre des talents, ni une surenchère de salaires. Ce sera la mission, la propriété, la stabilité et le partage de la richesse créée, opposés à une relation purement transactionnelle.
L’équation manquante
Les entreprises qui gagneront demain ne seront pas celles qui paient un peu plus. Ce seront celles qui font ressentir trois choses à la fois :
- Je suis assez en sécurité pour vivre.
- Je suis assez inspiré pour m’engager.
- Je suis propriétaire d’une petite part de l’entreprise, assez pour croire que, si cela réussit, ma vie aussi peut changer.
Voilà l’équation manquante.
L’Europe n’a pas besoin de copier aveuglément la Silicon Valley, le modèle américain a ses excès, ses inégalités, sa brutalité. Mais elle devrait en retenir une chose : les gens ont besoin de croire à nouveau que l’avenir peut récompenser le courage. Que le travail peut créer autre chose que de la fatigue. Que les entreprises peuvent être des vecteurs de progrès, et pas seulement des machines à salaires, à marges et à rendements pour les actionnaires.
La prochaine grande entreprise suisse ou européenne viendra peut-être des technologies climatiques, de l’IA, de la santé, de l’éducation, de la robotique, de l’énergie, des systèmes alimentaires, de la longévité ou de l’avenir du travail lui-même. Mais si nous voulons que les gens rejoignent ces missions avec une réelle intensité, nous devons offrir plus que des affiches sur la « raison d’être » et de jolies valeurs sur un site web.
Nous devons offrir de la participation. De la propriété. Une juste part de la richesse qu’ils elles contribuent à créer.
Car le véritable défi de l’avenir du travail n’est pas que technologique. Il est humain.
Et les entreprises qui le comprendront les premières attireront celles et ceux qui ont encore envie de se lever le matin pour construire quelque chose qui compte.